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Un des principaux jalons des vols habités fut la jonction en juillet 1975 d’un vaisseau américain et d’un vaisseau soviétique sur une orbite terrestre. L’évènement reçut l’approbation du monde entier et les médias eurent tôt fait de baptiser cette fraternité:

POIGNEE DE MAIN EN ORBITE

Cette mission historique fut saluée par tous comme une extension spatiale de la détente et des possibilités des efforts internationaux dans l’exploration spatiale.

Même si les programmes spatiaux des 2 blocs ont été conçus dans des buts assez différents, la coopération s’est établie très tôt dans le domaine scientifique dès juin 1962 avec l’académie des sciences de l’Union Soviétique et la NASA.
Ces accords concernaient la météo, les télécommunications, la médecine et le magnétisme terrestre.

À la fin des années 60, les 2 états envisagent de coopérer en réalisant une unité de jonction permettant l’arrimage d’un vaisseau soviétique et américain en vue d’une éventuelle mission de sauvetage.
Le 10 octobre 1969, Thomas Paine directeur de la NASA le confirme par écrit au professeur Mtislav Keldych, de l’académie des sciences.

Une réunion est préparée à cette fin en octobre 1970 par le président de l’académie des sciences.
Le 26 et 27 octobre, 5 représentants de la NASA se rendent à Moscou pour l’étude de la nouvelle unité de jonction ( télécommunication, contrôle radio, radar, environnement, coût…).
En janvier 1970, d ‘autres réunions se déroulent à Moscou pour une coopération USA / URSS dans des domaines aussi variés que la physique, la médecine et la météo.
En octobre, une réunion a lieu sur le vol commun, destiné à tester le module de jonction. Saliout 1 étant déjà sur orbite, on envisage un vol Saliout / Apollo.

Été 1971, après le drame de Soyouz 11 (l’équipage est mort au retour sur terre à la suite d’une brusque dépressurisation de leur cabine), les Américains sont inquiets, la mission Apollo 15 étant en phase finale de préparation. Mais les Soviétiques rassurent leur homologues. La cause de l’accident est due à une valve défectueuse.
L’administrateur adjoint aux vols habités, Dale Myers parle des études réalisées sur les vols pilotés après Skylab. Quatre capsules Apollo (désignées CSM) partiront en orbite, trois prévues à l’origine pour les vols lunaires et une issue du cadre des missions Skylab (CSM 111, 115, 115 A et 119). Ces missions en orbite terrestre coûteraient entre 75 et 150 millions de $ par vol.
Une des possibilités serait de lancer un CSM par an, en commençant dès 1975 pour des missions d’observation de la terre durant 16 à 30 jours. Le quatrième CSM serait utilisé pour le vol commun avec les soviétiques.
L’autre possibilité serait de mettre en orbite un second Skylab (qui aurait porté la désignation Skylab B), et d’utiliser le CSM de remplacement du vol de 1973, ce qui reviendrait très cher et obligerait à développer de nouveaux buts pour la mission Skylab B.
Quoi qu’il en soit, un projet intermédiaire doit être développé afin de garder les équipes au sol, les techniciens aussi bien à Houston qu’en Floride. D’autre part, si le programme du Shuttle tarde, il faut également penser à occuper les astronautes, qui sinon seraient tentés de quitter l’agence.

La firme Rockwell est contacté le 29 juillet 1971 pour réaliser des études sur le module de jonction, le « International Rendez-vous Docking Module », IRDM pendant quatre mois.
Le 29 septembre, l’étude technique est présentée. Le IRDM mesure 2,54 m de long, plus 0,254 m pour la sonde d’arrimage pour 1,42 m de diamètre intérieur (écoutille de 0,84 m).

1971. C’est à l’automne que se pose le choix du CSM pour le vol commun. Gilruth pense aux CSM 115 et 115 A, plus récents et équipés du SIM (un casier placé dans le module de service pouvant recevoir des expériences scientifiques) comme les CSM des vols lunaires (Apollo 15, 16 et 17) et modifiables pour réaliser des expériences d’observation terrestre. Les CSM 111 et 119 sont prêt, contrairement aux 115 et 115 A, mais le 111 ne possède pas de SIM (c’est le CSM prévu pour Apollo 15 avant les remaniements de 1970) et le 119 sert de véhicule de secours pour les vols Skylab et ne sera disponible qu’en 1974.

Février 1972, le centre des vols habités estime que le coût du projet ne devra pas dépasser 250 millions de $. Le CSM 111 est finalement choisit pour le vol commun, le CSM 119 en secours s’il ne vole pas pour Skylab. Comme ces vaisseaux ne possèdent pas de SIM, les expériences d’observation de la terre sont annulées et seulement 10 millions de $ seront consacrés aux expériences scientifiques du vol.
Si la NASA avait utilisé les CSM 115 et 115 A, le coût aurait grimpé à 280 millions de $ avec 3 modules d’arrimage (un pour les tests, un de remplacement et un qui volera), 7 mécanismes d’arrimage (deux qui voleront, quatre pour les tests et un de remplacement).

Le sommet USA/ URSS de mai 1972 finalise les accords suivants pour 5 années:

  • coopération en vue de l’exploration et usage de l’espace extérieur dans des buts pacifiques
  • projets de développement d’un systéme compatible de rendez vous et d’arrimage des stations et vaisseaux spatiaux habités des USA et de l’URSS, ceci afin d’accroître la sécurité des vols habités et de pouvoir réaliser des expériences scientifiques.

L’accord prévoit un vol commun en 1975, stipulant l’arrimage d’un vaisseau soviétique de type Soyouz et d’un vaisseau américain de type Apollo, avec visite mutuelle des 2 équipages.
Le Dr Constantin Bouchouyev et le Dr Glynn Lunney sont nommés respectivement directeur technique de l’Apollo Soyouz Test Project pour l ‘URSS et les USA.
Lunney, 36 ans, a derrière lui 7 ans d’expérience à la NASA, il a été directeur de vol de Gemini 9 à 12, puis AS 201, Apollo 4, Apollo 7 et 10 et Apollo 13.

Le Dr Constantin Bouchouyev et le Dr Glynn Lunney

Juin, un mémo est envoyé aux directeurs des centres de la NASA (KSC, JSC et Marshall) pour préparer le meeting de juillet. Le lanceur Saturn 1B 210 lancera le CSM 111 avec le CSM 119 en remplacement.

Juillet, la NASA annonce que le lancement de la mission Apollo Soyouz Test Project aura lieu en juillet 1975, ou entre juillet et octobre 1975.

Dès les premières réunions de nombreux problèmes sont évoqués, classifiés en 5 groupes.

  • Le système de rendez vous d’alignement entre les 2 vaisseaux, les fréquences différentes, le traitement des données, les paramètres.
    On décide qu’Apollo sera actif lors de l’arrimage (car il transporte plus de carburant), le Soyouz utilisant un transpondeur et un émetteur récepteur. Pour la visée optique, le Soyouz sera repeint moitié blanc moitié vert et équipé de phares blancs.
  • Le système d’arrimage entre les 2 vaisseaux.
    Chacun des 2 engins utilise un système de cone-sonde évidement incompatible entres eux. Une unité d’assemblage est développée, du type « androgyne », permettant l’arrimage passif ou actif, et à action périphérique, de manière à laisser un couloir libre pour le passage des astronautes. Le module international de jonction ou Docking Module (DM), est une sorte de sas cylindrique de 3, 15 m de long, de 1,42 m de diamètre et doté de 2 renflements abritants des réservoirs de O
    2/N2. L’une des extrémités est dotée d’un systéme d’arrimage Apollo classique et l’autre d’une unité d’arrimage à 3 pétales pour le Soyouz. Sa masse est de 5907 kg. Testé tout d’abord au sol, il sera testé en vol en 1974 par l’équipage de Soyouz 16: Filiptchenko et Roukavichnikov.
  • Les communications et contrôle du vol.
    Du matériel supplémentaire est ajouté au centre de tir et sur les vaisseaux spatiaux. Les fréquences radio sont modifiées: communications inter cabine, voies phonique: 121,5; 259,7; 206,8 MHZ. Apollo via le satellite ATS 6: 2256 et 2077,4 MHZ. Apollo via la terre USA: 296,8; 2106,4; 2272,5; 2287,5 MHZ. Apollo via terre URSS: 12,75 MHZ unilatéral. Soyouz via terre URSS: 121,75 MHZ unilatéral. Soyouz via terre USA: 296,8 MHZ unilatéral.
  • Les systéme de survie et les dispositifs de transferts.
    Soyouz utilise une atmosphère composée à 19,32% d’azote et 66,78% d’oxygène sous une pression de 490-520 mm de mercure. Apollo utilise de l’oxygène pur sous 280 mm de mercure. On décide que le sas contiendra de l’air. Soyouz devra réduire sa pression de 1/3 durant la jonction. La durée des décompression en sera réduite et les visites plus nombreuses.
  • Systèmes annexes, à savoir les dates de lancement des vaisseaux, la nourriture (elle est prise la où elle se trouve), la langue (chaque équipage parlera la langue de l’autre).

Octobre, premières visites des Américains à Moscou des installations de contrôle.

30 janvier 1973, la NASA présente l’équipage d’Apollo. Il sera commandé par le général Thomas Stafford, quatre missions sur Gemini et Apollo, Vance Brand, un bleu et Donald Slayton, un des derniers de Mercury, mais qui n’a jamais volé à cause d’un problème de santé. Les remplacements sont Alan Bean, Ronald Evans et Jack Lousma, l’équipage de soutien comprend Richard Truly, Bob Overmyer, Robert Crippen (capcom a Houston) et Karol Bobko (capcom à Moscou) qui sont des militaires du programme MOL, projet de station orbitale militaire, devant être lancée depuis la Californie et qui a été annulée en 1969.

Thomas Stafford devint chef du bureau des astronautes après la démission de Jim McDivitt. Plus tard, Donald Slayton pensa mettre Stafford comme commandant de la première mission Skylab SL-1, mais Stafford n’est pas enchanté de passer un mois en orbite autour de la terre. ASTP étant la seule mission où il était encore possible de voler, Slayton, qui venait d’être requalifié médicalement après une quinzaine d’années d’interdiction de vol, demanda à Kraft (son successeur) s’il pouvait participer à cette mission comme commandant avec Swigert comme pilote du CSM et Brand comme pilote du DM. Mais Swigert était impliqué dans le scandale des timbres d’Apollo 15. De plus Slayton était malgré tout un novice n’ayant jamais volé dans l’espace. Aussi Kraft nomma Stafford comme commandant, plaçant Slayton au poste de pilote du DM.

Le 24 mai, l’équipage soviétique est nommé, il sera commandé par Alexeï Leonov (Voskhod 2, premier marcheur du cosmos) et Valeri Koubassov (Soyouz 6 en 1969). L’équipage de réserve est composé de Filiptchenko (soyouz 4 et 7) et Roukavichnikov (Soyouz 10).

Les deux équipages posent ensemble

Les deux équipages sont réunis à l’occasion du Salon du Bourget à Paris où une maquette d’Apollo-Soyouz est exposée (elle est composée d’CSM restauré ayant servit à des essais de vibration et d’un Soyouz test).

Novembre, l’équipage US visite l’URSS, il est à Moscou pour des tests avec les maquettes d’entraînement des Soyouz.

Juillet 1974, entraînement de l’équipage Américain à Moscou.

7 février 1975; les délégations américaines et soviétiques sont au KSC puis au centre Johnson.

La délégation soviétique au KSC, salle de tir du LCC

L'équipage de réserve US à l' entraînement

18 avril, les astronautes américains sont à Baïkonour, la base secrète des lancements soviétiques.

25 juin, début du CDDT, Count Down Demonstration Test à 7 h du matin sur le pas de tir 39-B du Kennedy Space Center.

11 juillet, le lanceur Soyouz est amené sur son pas de tir (P 1) et le 13 juillet, un lanceur de secours est amené sur le second pas de tir de Baïkonour (P 31) 20 km plus loin.

LANCEMENT

Le lancement des 2 fusées a lieu le mardi 15 juillet 1975. Soyouz 19 part le premier à 12 h 20 GMT.
Le tir retransmit à la TV, permet pour la première fois de voir en direct un lanceur soviétique, la Zemiorka R7. Assistait au tir l’ambassadeur des USA en Union Soviétique M. Walter Stoessel et l’administrateur adjoint de la NASA W. Shapley.
Après 530 secondes de vol, le centre de contrôle soviétique annonce la mise en orbite parfaite du Soyouz à 220,8 x 185,5 km, inclinaison 51,8° période 88 minutes 49 secondes. À la 4ème et à la 17ème révolution, elle sera circularisée à 225 km.

L’équipage d’Apollo est réveillée à 9 h 10 locale. Après le traditionnel déjeuner, il quitte l’O&C B avec John Young, le chef des astronautes pour le pad 39 B où l’attend R. Crippen. Stafford s’installe en premier dans la cabine, suivit de Slayton et Brand. L’écoutille est refermée à 12 h 22.
Apollo s’élance à son tour 7 heures et 30 minutes après Soyouz 19, à 19 h 50 GMT depuis le pad 39B du KSC.
Après 9 minutes de vol, l’étage S4B place Apollo sur une orbite de 167 x 149 km. Une heure plus tard, une manœuvre de transposition du CSM permet de retirer du S4B le module de jonction DM.
Le 16, Apollo circularise son orbite à 167 km, le Soyouz étant toujours à 225 km.

Les petits problèmes de vol furent sans conséquences sur le déroulement de la mission. Problème de caméra dans le Soyouz le soir du tir, les toilettes bouchées dans Apollo, un problème avec la sonde d’arrimage du CSM, une bulle d’air dans un tuyau de combustible et un passager clandestin: un moustique de Floride, monté dans Apollo pour un voyage à l’œil.

L'équipe soviétique au MCC de Houston

ARRIMAGE

L’arrimage des 2 vaisseaux a lieu 51 h 49 mn après le lancement de Soyouz, le 16 juillet à 16 h 09 GMT.
Il est 18 h lorsque Stafford et Slayton passent dans le DM, Leonov et Koubassov faisant de même dans le compartiment orbital du Soyouz.
A 19 h 30 Stafford passe la tête dans le Soyouz et échange une poignée de main « Historique » avec Leonov devant des millions de téléspectateurs du Monde entier.
Le président des USA, Gerald Ford, parle aux astronautes, tandis que le chef du Kremlin, Leonid Brejnev, envoie un message de félicitations à l’équipage.
Les 2 commandants s’échangent des drapeaux nationaux, Stafford offrant un drapeau de l’ONU à Leonov.

10 heures après, c’est la seconde visite. 4 seront réalisées permettant de faire des expériences, des émissions de TV.


DÉSARRIMAGE

Le 19 juillet Apollo se sépare de Soyouz. Après des manœuvres d’éloignement a lieu l’expérience « éclipse », Apollo passant devant le soleil pour faire éclipse à Soyouz.

Soyouz 19 vu d'Apollo

Apollo vu de Soyouz 19

Le 20, un autre arrimage de 3 heures est réalisé cette fois le Soyouz étant actif.
Le 21, Soyouz atterrit au Kazakstan à 10 h 51 GMT après un vol de 142 heures et 31 minutes, soit 5 jours, 22 heures et 31 minutes.
De son coté, Apollo réalise plusieurs expériences et amerrit le 24 à 21 h 18, heure locale (le 25 à 3 h 18 GMT) dans le Pacifique, à l’ouest d’Honolulu, près du USS New Orleans.


32 expériences ont été réalisées par les 2 équipages, 5 ensembles, 6 par les Soviétiques et 22 par les Américains. L’enthousiasme du vol est tel que les équipages seront conviés à des voyages autour du monde.

Malheureusement aucune suite ne sera donné à l’expérience vol commun. Les vaisseaux des programmes suivants se révélant encore une fois incompatible.

Ce ne sera qu’en 1995, soit 20 ans après, que la navette spatiale Discovery s’arrimera au successeur des Saliout, la station Mir. Un arrimage qui sera suivit par d’autres durant 2 années, ouvrant la voie pour la future station spatiale internationale.


Source : http://arnaudel.perso.neuf.fr/Payekhali/Dossiers/ASTP-1.htm

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